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Ayahuasca : de la sagesse du végétal et de l’usage qui en est fait.

INTRODUCTION

Le gouvernement péruvien a déclaré en 2004 l’Ayahuasca, accompagnée de toutes les pratiques ancestrales qui la servent, Patrimoine Culturel de la Nation.

La plupart des gouvernements européens l’ont interdite, la mettant dans l’illégalité, avec les autres plantes dites de connaissance. Pour la France, cette interdiction date de 2006.

Il ne s’agira pas ici de savoir qui a raison ou tort, en autorisant ou en interdisant cette préparation considérée comme une vilaine drogue donnée dans d’affreuses sectes. L’interdiction reflète la peur, et la peur naît de la méconnaissance totale de ce que ces plantes offrent vraiment.

Les lignes qui suivent cherchent à renseigner, afin de pallier un peu à cette méconnaissance, et ne se veulent en aucun cas une incitation. Ce n’est pas non plus un article exhaustif : à ce moment là, ça deviendrait un livre entier !

Utilisée depuis plus de 2000 ans (et je pourrais dire 4000 sans doute), l’Ayahuasca est une des plantes de connaissance majeures du monde. Elle est répandue dans la partie occidentale de l’Amazonie : Pérou, Colombie, Equateur, et la pointe ouest du Brésil. Elle est ainsi totalement inconnue en Guyane française, pourtant bien amazonienne elle aussi ! Le nom d’Ayahuasca est d’origine Quechua, donc péruvien, et signifie Liane des Morts (ou des Âmes) ; les Tukanos de Colombie la nomment Yagué, les Shuar d’Equateur, Natem ; elle s’appellera Daime (prononcer Daïmé, et pas « dême ») au Brésil et Caapi dans d’autres endroits.

On parle de l’Ayahuasca comme si c’était une seule plante : première erreur ! Le breuvage (car cela se boit) est une longue décoction de deux plantes au moins : l’Ayahuasca elle-même, et la Chacruna. Certains chamanes y rajoutent parfois d’autres plantes maîtresses (voir plus bas), afin de nuancer ou d’orienter les effets. Et c’est là que réside pour moi le premier mystère de cette plante : comment les habitants de ces forêts riches de milliers d’espèces végétales ont-ils su que c’était précisément ces deux plantes là qu’il fallait associer ?

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LA MADRE

L’Ayahuasca, ou du moins, cette alliance de deux plantes, est considérée comme la Madre, la Mère de la Selva, de la Forêt, et des autres plantes donc. La mère ? Si on s’en tient à une définition basique, nous voici en pleine science-fiction : l’Ayahuasca n’a certainement pas mis au monde la forêt vierge et les autres plantes ! Alors, de quoi s’agit-il ?

Elle est la Mère parce, qu’elle les contient toutes. Entendons-nous : ici encore le langage, dès que l’on aborde ces espaces d’esprits, de forces, se fait très limité. Dire qu’elle les contient signifie « simplement » qu’elle peut ouvrir les mondes de chacune d’entre elles.

Plus insensé encore, elle peut ouvrir tous les mondes qu’on lui demande d’ouvrir, aussi bien dans la lumière que dans l’ombre : il existe ainsi, malheureusement, des chamanes qui l’utilisent pour jeter des sorts et faire œuvre de méchanceté. Et il ne s’agit pas seulement d’une vue de l’esprit !

De nombreux ouvrages, fort bien faits, ont été écrits sur ses propriétés, ses effets, les vertus des molécules actives, harmine, harmaline et surtout diméthyl-triptamine. Car elle irrite beaucoup les scientifiques, qui cherchent, par un langage de chimie, de neuro-transmetteurs ou d’impulsions électriques, à expliquer le cœur même du vivant…

L’Ayahuasca étant aussi « quelqu’un », pour rester dans la logique chamanique, la rencontrer, c’est rencontrer la gardienne bienveillante mais parfois implacable des mondes invisibles.

Alors que je ne l’imaginais même pas, la vie m’a conduit à aller la rencontrer sur ses terres, et j’ai pour elles une infinie gratitude. (…et pour la vie, et pour l’Ayahuasca…). Les Maestros, en particulier Shipibos, que je salue ici, m’ont appris ainsi à voyager dans les mondes qu’elle ouvre.

ANACONDA

L’Ayahuasca est souvent représentée sous la forme d’un anaconda : c’est en effet sous cette forme qu’elle apparaît le plus souvent au dégustateur… Le lien avec le monde d’en bas, du Serpent, est intense et puissant. Notre culture a tendance à diaboliser, au sens premier du terme, le serpent. Il s’agit d’une énergie de guérison puissante, parfois effrayante. On peut la sentir dans les tripes, en train de faire son nettoyage : nous irons alors honorer notre amie la bassine en plastique, accessoire utile parfois, d’une offrande émétique ; elle peut se montrer dans les yeux, sous forme de vision, et c’est là la présence la plus recherchée. Ceux qui ont vu le documentaire de Jan Kounen, « d’Autres Mondes », ou encore son film « Blueberry », auront remarqué ce magnifique travail de graphisme informatique reproduisant les visions scintillantes qu’il a eues de et avec la plante, serpents lumineux, dorés, argentés, qui ondulent dans tous les sens. L’inconvénient est que beaucoup de personnes qui ont rencontré la plante suite à cela ont été extrêmement déçues de ne pas voir la même chose… Chacun aura sa perception personnelle de la Médecine, et vouloir « retrouver » le film en technicolor d’une autre personne est illusoire.

LA MEDECINE

On appelle aussi l’Ayahuasca, comme le Peyotl mexicain, la Médecine : sa première utilisation est pour aller « chercher » la maladie, les esprits qui l’ont faite entrer, l’entendre, lui parler, l’identifier. Et entamer un processus de guérison, totalement incompréhensible pour l’esprit cartésien occidental, habitué aux médicaments allopathiques brutaux. C’est par la forme de Serpent qu’elle manifestera son aspect de guérisseuse, de curandera.

Guérison du corps : par les visions qu’elle ouvre, le chamane peut ainsi avoir des renseignements sur le mal qui a atteint la personne qui vient le voir. Et savoir, donc, que faire ensuite : là lui sera utile sa connaissance des autres plantes, sur le plan de l’herboristerie. Le patient qui en prend aussi (ce qui n’est pas du tout obligatoire chez les indiens de la forêt) pourra alors participer davantage à son processus de guérison. Cela nous semble évident à nous occidentaux en démarche de croissance intérieure, voire même spirituelle ; c’est loin d’être le cas là bas, où l’on va voir un chamane comme nous allons voir un médecin ou un dentiste : c’est à lui de faire le travail, pas à nous…

De façon assez inattendue, il m’est ainsi arrivé de recevoir en séance d’Ayahuasca des soins « ostéopathiques » : soudain, voilà que des mouvements se font dans le corps, que j’ai juste la témérité d’écouter ; et voilà des élongations, des étirements, mettant en mouvement des chaînes musculaires dont j’ignorais tout, et, inopinément, voilà le petit claquement de la vertèbre en souffrance qui se remet en place. En état de conscience « ordinaire », j’aurais été incapable ne serait-ce que d’imaginer semblables mouvements !

Une illusion est à dissiper ici : l’Ayahuasca en tant que telle ne guérira rien de physique ! Elle ne guérira d’aucun cancer, d’aucune ostéoporose, maladies de Parkinson ou Alzheimer. Pour les miracles, s’adresser à une autre boutique…

Par contre, elle va permettre, de par les ouvertures de conscience qu’elle offre, d’entrer en relation avec sa propre maladie, et de lui donner davantage de sens, si on le souhaite bien évidemment.

Il peut arriver alors qu’une prise de conscience profonde conduise à une amélioration sensible des symptômes ; mais il serait erroné de compter là-dessus, et de prendre cette plante pour une sorte d’aspirine universelle…

Pour ma petite « séance » décrite ci-dessus, j’ai simplement eu la témérité de la laisser faire : elle a ouvert le champ des possibles, et réveillé la capacité cachée que j’avais de trouver le bon mouvement pour remettre cette vertèbre en place, capacité que je n’aurais jamais rendue visible autrement. Ce n’est donc pas elle qui « m’a guéri » : elle a juste permis à mon cerveau d’envoyer les instructions justes à des muscles méconnus, ayant repéré que c’était tout à fait possible de faire quelque chose de concret dans ce cas précis, et que j’ignorais pouvoir faire.

Mais c’est sur les plans de l’être, de l’âme, de la psyché, que l’Ayahuasca déploiera au mieux tous ses talents. Essentiellement parce que c’est cela que je lui ai demandé : je ne suis pas un guérisseur des corps…

SERPENTS DANS L’OMBRE

C’est là qu’elle est le plus à son aise : aller visiter nos ombres, c’est-à-dire ces parts de nous que nous ne voulons pas voir, que nous méprisons souverainement, et qui alors nous créent des soucis.

Dans d’autres vocabulaires : notre bête, nos démons, nos terreurs, nos marécages…

Autant lors d’une seule expérience de prise, la plante peut nous épargner cela, autant sur la distance, nul ne peut faire l’économie de rencontrer ces « créatures »-là vivant en nous: c’est la partie la moins gratifiante du voyage, mais la plus utile.

C’est à la deuxième rencontre avec le Maestro Shipibo que celui-ci, par son chant, me propulsa directement en face de mon « bestiau », avec une détermination sans faille. Maintenu ainsi dans cet étage, et malgré tous mes efforts, je n’arrivais plus à « remonter ». Il me maintint ainsi pendant deux ans dans la confrontation presque permanente et quotidienne avec cela. Et ce fut lors d’un séjour ultérieur, que je sentis nettement qu’il me « tirait » de là : la confrontation avait été suffisante. Ce qui ne voulait pas dire que j’étais devenu un gentil petit saint, mais que j’avais pu me rencontrer dans toutes les failles et tous les marigots intérieurs ; ou, si pas tous, du moins, beaucoup…

Dans un autre vocabulaire, on aurait parlé d’initiation ; dans un autre encore, d’œuvre au noir.

Cela ne voulait pas dire non plus que ce serait fait pour toujours : j’aurais l’occasion d’y retomber par la suite, mais avec une conscience différente, et surtout, moins longtemps.

En m’ouvrant cela, il m’ouvrait le monde du serpent, dont la conséquence inattendue fut que je pouvais commencer à accompagner des personnes dans leurs endroits similaires, puisque j’avais visité les miens de près…

Le rôle de l’Ayahuasca elle-même dans ce processus ? Accentuer les visions, les rencontres avec les énergies cachées, et conduire, pou peu qu’on le veuille bien, dans les endroits où l’on ne peut plus tricher.

Mais elle n’obligera personne à le faire.

Celui qui en profondeur veut tricher avec lui-même acquerra des moyens et des forces supplémentaires pour le faire : en ce sens, ni l’Ayahuasca ni aucune autre médecine, ni le Bon Dieu lui-même ne peuvent aller contre l’intention profonde d’une personne, même si ses paroles de surface sont celles de l’ouverture du cœur et de la conscience.

Celui qui veut véritablement aller au fond de lui-même, et faire le travail de nettoyage ingrat des endroits sombres, celui là aussi acquerra des moyens et des forces supplémentaires pour le faire, et l’Ayahuasca le reconnaîtra, et s’en réjouira.

Elle nous mettra un jour ou l’autre face à nous-mêmes, avec cette question : « Veux tu grandir réellement, tenir réellement debout dans ta noblesse et ta présence vraie, ou veux tu rester dans une sorte de complaisance infantile, et juste faire des tours de manège avec moi ? »

Elle nous mettra au bout du compte devant cette chose si terrifiante : le libre arbitre humain, et donc, devant notre responsabilité dans le choix de vie que nous faisons. Et donc, enfin, face à notre liberté. Plus de papa ou de maman, même énergétiques ou faussement spirituels, qui nous disent ce que nous devons faire, où aller, mais l’établissement de ce lien avec le vivant qui circulera à travers nous, et nous guidera, avec une saveur bien différente.

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SERPENTS DE LUMIERE

De façon tout à fait symétrique, l’Ayahuasca peut ouvrir son espace propre, fait de cités de lumière d’une indicible beauté. C’est cela que l’on va retrouver reproduit dans tous les tableaux chamaniques que l’on voit circuler en occident : ces mondes merveilleux, faits de serpents de lumière, d’aigles et de jaguars, de fleurs magnifiées et de colibris scintillants, de lumières célestes et de soleils « d’un autre monde ».

Elle m’a mené aussi vers ces espaces de connaissance, bien au-delà des mots, et tellement difficiles à décrire.

Parler de « cités de lumière » ne transcrit qu’avec des mots compréhensibles une forme de vibration très fine, qui se manifeste dans la partie « vision » du cerveau sous cette forme là ; la sensation éprouvée lors de cette « vision » est bien plus profonde que celle ressentie devant une simple image. La « vision » alors enseigne, porte, inscrit une nouvelle information dans les cellules (autre raccourci de vocabulaire, faute de mieux).

Cela m’a permis de préciser plus profondément ce que veut dire une « vision ». Les occidentaux sont avides de « visions », tellement le cerveau est prédominant chez eux, avec le mental aux commandes. On demande alors des « visions visuelles », c’est-à-dire des tableaux, des paysages sublimes, des manifestations visuelles d’esprits lumineux, etc…

Or, la « vision » chamanique, et plus encore quand elle est amplifiée par une médecine de connaissance, devrait plutôt s’appeler « venue d’une information de fréquence qui modifie en profondeur un petit bout de la perception du monde, et donc de soi même, et donc modifie l’être lui-même dans sa relation au vivant ». Compliqué ? Peut être. Inhabituel ? Assurément !

A ce titre, j’éprouve une gratitude infinie pour ces deux plantes, pour cette médecine de connaissance, qui m’a ouvert l’accès à des mondes ordinairement invisibles pour la conscience de veille ordinaire, mais tellement présents autour de nous !

CATALOGUE SAVOUREUX

Chaque expérimentateur se verra ouvrir au premier abord les mondes avec les quels il a déjà une affinité préalable. Et aucun des canaux de perception n’est à négliger : habituellement on privilégie la vision oculaire, mais une « vision » peut très bien être auditive, kinesthésique, olfactive, ou directement cognitive. Chacun aura son canal préféré.

Le musicien que j’étais avant d’entrer sur ce chemin a donc reçu des enseignements précieux sur le chant, le son, la musique, du fait que je pouvais poser des questions précises. Car oui, nous pouvons dialoguer avec la Plante : c’est un esprit, c’est donc « quelqu’un », et parfois, nous pouvons avoir des conversations avec lui !

Des personnes qui assistaient aussi aux cérémonies, ostéopathes ou kinésithérapeutes, ont ainsi reçu des enseignements sur le corps, l’anatomie, les méridiens, venant compléter leurs connaissances, car leur cerveau était déjà relié à ces domaines là. Comme ce n’est pas mon cas, j’ai reçu peu de visions sur ces domaines, et celles qui m’ont été données avaient la saveur de la surprise de Noël, car je ne les attendais pas du tout !

Parmi les autres mondes où la Plante m’a permis de faire des incursions, je pourrai citer le contact avec les ancêtres, avec des esprits animaux, végétaux, minéraux, avec des trames d’énergie pure, avec divers égrégores, avec des éléments de géométrie et d’arithmétique « vus du dedans », et ce ne fut pas une des moindres surprises que de me trouver propulsé dans le monde des formes pures, des chiffres purs ; ou celui des couleurs et de leur langage propre, au-delà du symbole et de la traditionnelle connexion aux chakras ; les harmonies musicales, le son lui-même, jusqu’au chant des grillons, reçu « de l’intérieur » ; le tout accompagné de notions de théologie, d’eschatologie, de cosmologie, d’histoire, de linguistique, ça fait très chic énoncé comme ça ; mais c’est ce qui m’a permis de prendre la mesure de cette appellation « plante de connaissance » donnée à l’Ayahuasca !

Je ne saurai prétendre par contre être devenu un expert dans chacun des domaines énoncés ! Dire que j’ai rencontré des esprits végétaux ne veut pas dire que j’ai rencontré toutes les plantes : juste celles qui souhaitaient me rendre visite, ou celles qu’il m’était bon de rencontrer ! Autrement dit, quelques unes seulement, ce qui est déjà savoureusement considérable.

Dire qu’elle m’a mené voir de près certains phénomènes liés au langage et aux langues parlées dans le monde ne signifie pas que je suis devenu un docteur en linguistique ! Simplement, comme le sujet m’intéresse, elle m’a offert quelques ouvertures là-dessus, venant éclairer à point et au bon moment une interrogation que j’avais là dessus…

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L’AYAHUASCA NE FAIT PAS TOUT : LES OUTILS.

Le chamane qui donne la plante, Curandero, Ayahuasquero ou Vegetalista, ne se contente pas de donner à boire la mixture, pour se tourner les pouces ensuite. Lui-même en en prenant, il se mettra alors à travailler, avec ses outils, qui mériteraient chacun un long développement. Je ne ferai donc que les mentionner :

-Les Icaros, c’est-à-dire les chants de guérison, d’invocation des esprits. C’est la part essentielle, et c’est par le chant que se font les soins proprement dits. Le chamane, par la maîtrise qu’il a acquise de sa voix, des vibrations sonores et de l’intention afférente, est capable d’aller mettre en mouvement des endroits extrêmement profonds. Ayant été moi-même chanteur auparavant, c’est bien entendu cette partie là qui m’a le plus parlé, avant que je ne découvre d’autres outils utilisés en cérémonie.

-Le Tabac, allié précieux, autant bu que fumé. Il existe ainsi des Ayahuasqueros-Tabaqueros, qui font leurs soins surtout avec le tabac.

-Les Parfums, alliés inattendus. Voici donc des Ayahuasqueros-Perfumeros, qui se font eux-mêmes leurs propres parfums de guérison. Dit comme cela, ça peut sembler de la plus haute fantaisie : quoi ! Un parfum qui soigne ! Il faut le voir pour le croire. Ou, plus exactement, le humer pour le croire. Le plus connu d’entre eux, car très facile à trouver au Pérou par exemple, est l’Agua de Florida, qui ouvre un monde bien à elle.

-Le Souffle : par la maîtrise de l’intention dirigée dans le souffle, le chamane envoie ainsi une « énergie » sur le patient ; il peut « colorer » son souffle avec le tabac ou un parfum.

-Les Plantes Maîtresses. Ce sont des alliés puissants, très rarement des psychotropes, que les chamanes ont reconnu depuis longtemps comme ouvrant des mondes précis qui pourraient compéter utilement les visions du chamane, ou pouvant aider au traitement de la personne en souffrance, par une diète précise. Comme ce sont des plantes « de là bas », leur nom ne dira rien à personne : Piñón Blanco, Piñón Colorado, par exemple. Et leur nom latin ne vous avancera guère plus : Jatropha Kurkas L., et Jatropha Gossypifolia L. pour les deux plantes citées ci-dessus. Par contre, j’ai pu avoir l’occasion, invité ou plutôt poussé par l’Ayahuasca elle-même, d’aller à la rencontre de quelques plantes « de chez nous », sous cet aspect là, et ce ne fut pas une des moindres surprises que de « voir » débarouler l’esprit du châtaignier ou de la lavande en étant au fond de la forêt tropicale, et d’en recevoir des enseignements…

DE QUELQUES ILLUSIONS FRÉQUENTES

L’Ayahuasca passe pour être une plante de connaissance, de sagesse, voire même d’élévation spirituelle. Bien sûr qu’elle peut remplir ces fonctions là, si on le lui demande. Et elle-même est ravie quant on le lui demande sincèrement, sans tricher. Une illusion fréquente est d’imaginer que les chamanes amazoniens lui ont demandé cela aussi, et qu’ils seraient donc des êtres accomplis et pleins de sagesse. Certains l’ont fait ; la plupart non. Les gens de là bas vont voir un chamane pour deux raisons essentiellement : un mal physique que la médecine « classique » ne peut traiter, ou bien, cas le plus fréquent, un envoûtement. Voilà qui déçoit beaucoup d’occidentaux, dont la demande principale est d’ordre psychologique, d’évolution de l’être, ou spirituelle.

L’avidité fréquente dans les milieux chamaniques quant au contact avec les esprits, ou à la connaissance, voudrait attribuer à l’Ayahuasca cette sorte de vertu magique qui consisterait à pouvoir « télécharger » dans notre esprit le sens chamanique profond de tout le vivant, de tous les animaux, de toutes les plantes, de tous les minéraux…

Vouloir rencontrer toutes les plantes en sachant ce que « fait » chacune correspond bien à notre époque, où l’on peut avoir 1368 amis sur Facebook, et n’en connaître vraiment aucun…

J’avais ainsi rencontré lors d’une soirée un homme qui avait posé comme intention : « Je veux voir la vérité absolue ». Je ne l’invente pas ! Et il insistait là-dessus. Le chaman essayait d’infléchir un peu son intention, en lui suggérant d’accéder plus modestement à une vérité relative, la sienne propre, ce qui ne serait déjà pas si mal. Rien à faire : c’était la vérité absolue ou rien.

Que croyez vous qu’il se passa ?

Eh bien rien ; rigoureusement rien. « La vérité absolue ou rien ! », disiez-vous ? Ce fut donc « rien ». La Plante ne lui ouvrit aucun espace, pas le moindre petit friselis coloré défilant devant les yeux, pas le moindre petit point lumineux, pas le moindre serpentin, pas le moindre petit morceau de mouche ou de vermisseau. Il alla crier famine chez la chamane sa voisine.

Déçu, vexé, et toujours obstinément persuadé de la pertinence de son intention, il ne voulut pas admettre qu’une telle demande ne peut pas aboutir, surtout lors d’une première rencontre avec la Plante.

Il est fréquent d’entendre des souhaits tels que « Je veux que la Plante défasse mes résistances, me montre mon chemin, me dise ce que je dois faire… »

On lui demande alors d’être une sorte de voyante, qui viendrait nous dire « Voilà, tu vas aller là, faire ceci, car ta mission de vie est celle-ci ou celle là ». En nous épargnant l’effort d’aller vers nous-mêmes.

Il est alors un peu exaspérant pour ces personnes de voir que l’Ayahuasca, au lieu de leur montrer le chemin radieux de leurs lendemains qui chantent, s’ouvrant dans un paysage de lumières et de verts pâturages, leur montre « bêtement » le lieu exact où elles se trouvent.

C’est là qu’intervient cette sorte de bon sens chamanique, qui me réjouit toujours, et dont l’Ayahuasca est coutumière aussi : « Ah, tu veux aller loin ? Excellente idée. Mais le premier pas ne peut partir que de là où très exactement tu te trouves. »

C’est évidemment moins glorieux…

D’autres personnes se sentant loin d’elles mêmes et de la vie, vont demander à l’Ayahuasca de leur procurer des sensations fortes, des secousses cosmo-telluriques, des tours de manège somptueux, en technicolor 3D… Elle peut le faire. Elle le fait souvent. Et après ? Rien ; on recommence.

DE QUELQUES USAGES CONTEMPORAINS

L’Ayahuasca est très à la mode. De plus en plus nombreux sont ceux qui l’ont rencontrée.

Il existe ainsi un tourisme d’Ayahuasca assez florissant, essentiellement au Pérou, mais aussi en Equateur, et plus marginalement au Brésil ou en Colombie.

Donc il se trouve de tout, le meilleur comme le pire, le plus droit comme le plus tordu.

Du côté des chamanes eux-mêmes, c’est la révolution, et l’arrivée de tentations puissantes : ils se trouvent soudain recherchés, adulés, reconnus, portés sur une sorte de piédestal spirituel, alors que dans leurs communautés d’origine, si bien ils sont respectés, on leur préfère largement les hôpitaux allopathiques. Quelques uns dérapent : pensez donc ! Au lieu d’être payés en échangeant un soin contre un poulet ou cinq kilos de patates douces, voici que des occidentaux leur offrent des sommes pour eux incroyables ! Et qui les font voyager en Occident, du Canada à la Russie ! Peu sont préparés à tenir le coup face à cette célébrité.

Quelques uns d’entre eux ont ouvert leur propre « centre », pour répondre au mieux aux attentes des occidentaux, qui viennent soit faire des retraites, autant thérapeutiques que spirituelles, soit apprendre les techniques de soin…

Puis voici des jeunes amazoniens, pas plus chamanes que ça, qui ont juste goûté une fois ou deux la plante, et qui vont proposer leurs services à la kyrielle de petits tour-operators locaux : « Venez vivre l’expérience la plus forte de votre vie, et rencontrez la magie de la jungle ! ». Ils iront acheter l’Ayahuasca sur le marché (car oui, on en trouve dans les arrière boutiques !), se mettront un costume adéquat histoire de faire leur petit effet, emmèneront les touristes tout émoustillés au fond des bois, donneront une dose très diluée afin de prendre le moins de risques possible, chanteront un chant ou deux, et voilà une soirée qui rapporte gros ! En tout cas, au tour-operator ; si le jeune chamane est employé par l’agence, celle-ci le paiera à peine mieux qu’un ouvrier agricole. Plus que la rencontre avec l’esprit de la plante, les touristes ainsi séduits auront surtout rencontré l’esprit des moustiques… et l’esprit du lucre.

Dans la vallée sacrée de Cuzco ont fleuri des centres « spirituels », montés tantôt par des péruviens, tantôt par des occidentaux, et qui, s’adressant à une clientèle occidentale, ou alors, aux liméniens riches et déjà déracinés, proposeront toute une panoplie de rituels et de disciplines, allant du Yoga à la méditation, du Tantra aux bols tibétains, des invocations Angéliques à toute la paraphernalia du New Age, joints à la tradition andine des Q’eros, le sommet étant la soirée avec l’Ayahuasca ou encore le San Pedro, autre médecine puissante.

L’Ayahuasca se trouve ainsi intégrée dans une sorte de corpus de pratiques néo-chamaniques qu’elle n’aurait jamais imaginé.

Ici encore, il y a de tout : des « retraites » aussi composites sont parfois pensées très intelligemment, et portent des fruits certains, car ceux qui les mènent sont en lien avec une belle intégrité, et d’autres, moins, et maintiennent les gens dans l’illusion d’avoir avancé spirituellement. C’est surtout l’ego spirituel qui aura été nourri.

A la fine pointe du progrès spirituel, nous trouverons cet usage de l’Ayahuasca répondant à la dernière mode des soirées hype de Rio de Janeiro ou de São Paulo : s’éclater sur le dance-floor en ayant ingurgité des mélanges d’Ayahuasca et d’Ecstasy, le tout bien arrosé d’alcool et enfumé de cannabis, sur un fond musical post-techno-electro-pop, pour élever l’âme, bien sûr…

La plupart des pays européens ayant interdit nommément l’Ayahuasca, le problème semble réglé. Mais cela crée ainsi une forte demande auprès des chamanes sud-américains : très nombreux sont ceux qui l’ont rencontrée là bas, et qui voudraient approfondir le travail commencé en Europe. Cela n’étant officiellement pas possible, il ne reste guère que la possibilité de retourner dans la Selva…

L’ESPRIT DE L’AYAHUASCA CHAHUTÉ

L’esprit de la plante est tout étonné de ce qui lui arrive aujourd’hui… et pas toujours très heureux. Tant que l’usage de la plante était maintenu dans le cercle confidentiel des tribus amazoniennes, tout allait bien, et la tradition se maintenait, se transmettait, les apprentissages se faisant par mode de diètes, de retraites contraignantes et exigeantes. La seule ombre qu’elle connaissait était celle au service de laquelle se mettent quelques sorciers-envoûteurs sollicitant ses talents d’ouverture de vision.

La diffusion à grande échelle de la plante, qui a tout pour séduire les occidentaux en recherche d’un « ailleurs », a modifié considérablement la donne… et Ayahuasca et Chacruna en souffrent dans leur esprit, aussi étrange soit cette façon de parler. Des gens les utilisent juste pour « l’éclate », dans la plus grande superficialité, pendant que d’autres font un travail de belle profondeur. L’Ayahuasca se trouve donc confrontée à tout l’éventail des conduites humaines, et son énergie, son « esprit » se trouve écartelé, dispersé, morcelé en mille intentions différentes pour ne pas dire parfois opposées.

Sur un plan plus pratique, la demande est telle que le braconnage des deux plantes se fait de plus en plus intensif : les quelques plantations éthiques existantes sont loin de suffire à couvrir les besoins, et il faut aller de plus en plus loin dans la forêt pour en chercher, et on ne leur laisse plus le temps de pousser et d’atteindre la taille minimum pour être efficaces. Accessoirement, comme ce qui devient rare devient cher, les prix augmentent rapidement sur ce minuscule marché…

IRAKË, IRAKË (Merci, merci, en Shipibo)

Il est reconnu que l’être humain utilise à peine dix pour cent des capacités de son cerveau. On peut certes chipoter sur le pourcentage en question, mais ce ne doit pas être beaucoup plus. Et nous considérons que tout le réel, que toute la création doit se lire et se vivre uniquement au travers de ce que permet de lire et de vivre cette fraction de cerveau opérationnelle :10%.

L’art de l’Ayahuasca, comme celui des autres plantes de la même famille, ou comme les autres arts chamaniques pratiqués sur notre Terre, viserait tout simplement à nous faire accéder à quelques capacités supplémentaires de perception, de connaissance, de conscience. Si nous en sommes à 10% « utiles » et que soudain nous passons à 12%, par exemple, ça ressemble déjà à une révolution : pensez donc ! 20% de capacité en plus ! Mais cela nous terrorise et nous attire en même temps. Et les sociétés, de tout temps, ont au contraire cherché à diminuer cette capacité, car ainsi on domine mieux les foules : de ce point de vue là, notre société actuelle est vraiment très performante. Pas étonnant qu’elle interdise ces alliés de sagesse et de conscience végétaux !

Alors je salue ici la Madre Ayahuasca, et ses deux composants, Ayahuasquita et Chacrunita, vraiment, et je la remercie infiniment pour toutes les ouvertures qu’elle a permises sur mon chemin… et ce n’est pas une phrase de politesse !

Elle m’aura appris essentiellement à entrer en lien profond et affectueux avec toute la création. Et donc avec moi-même, puisque jusqu’à nouvel ordre je fais aussi partie de la création… Et cela n’a pas de prix.

Koushi koushi medicoï

Xhakon xhakon medicoï

Medicina makikan

Makikan rza akayé

Forte, forte, la médecine

Bonne, bonne, la médecine

La médecine dans la résonnance de ses chants

De ses chants bien ordonnés…

(Chant Shipibo)

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